25
Courant du plus vite qu’il le pouvait, Colin vit le pneu une fraction de seconde avant qu’il n’arrive sur lui. Il sauta par-dessus, enjamba une pile de pare-chocs, et traversa les hautes herbes. Il bifurqua à gauche et contourna une camionnette de livraison Dodge toute cabossée qui se trouvait sur cales. Après une brève hésitation et un rapide coup d’œil derrière lui, il plongea à terre et se faufila sous le camion.
Comme Colin avait échappé à son champ de vision, Roy vint se placer devant la camionnette, s’arrêta, et regarda des deux côtés. Constatant que ce tronçon du labyrinthe était désert, il cracha par terre. « Merde ! »
La nuit était très noire, mais de sa cachette sous la Dodge, Colin apercevait les tennis blanches de Roy. Colin était allongé sur le ventre, la tête tournée vers la gauche, la joue droite pressée contre le sol ; et Roy ne se tenait pas à plus d’un mètre. Il aurait pu attraper la cheville du garçon et le faire tomber. Mais ensuite ?
Après un moment d’indécision, Roy ouvrit la portière côté conducteur. Voyant que la camionnette était vide, il claqua la porte et s’avança vers l’arrière de la Dodge.
Colin respirait par la bouche à petites bouffées et souhaitait pouvoir assourdir les battements de son cœur. Au moindre bruit que Roy entendrait, il en mourrait.
Roy ouvrit l’une des doubles portes à l’arrière de la camionnette. Scrutant l’intérieur de ce compartiment, il ne put apparemment pas distinguer chaque recoin de façon satisfaisante, car il ouvrit également le second battant, puis grimpa dedans.
Colin l’écouta fureter dans l’obscurité du van de métal au-dessus de sa tête. Il envisageait de se glisser hors du dessous du camion et de ramper rapidement jusqu’à un autre abri, mais ne pensait pas avoir suffisamment de temps pour s’enfuir inaperçu.
Au moment même où Colin évaluait ses chances, Roy sortit du camion et referma les portes. L’opportunité, si toutefois opportunité il y avait eu, était manquée.
Colin se tortilla un peu et regarda par-dessus son épaule. Il aperçut les tennis blanches, et pria pour que Roy n’ait pas l’idée d’examiner l’espace étroit sous la Dodge.
Fait incroyable, ses prières furent exaucées. Roy s’avança vers l’avant du camion, marqua un temps, sembla regarder de tous côtés, et dit : « Où diable… ? » Il resta là quelques instants, les doigts tambourinant sur le véhicule, puis il s’éloigna vers le nord, jusqu’à ce que Colin ne puisse plus voir ses chaussures ou entendre le bruit de ses pas.
Colin resta longtemps immobile. Il trouva le courage de respirer normalement, une fois encore, mais il persistait à penser qu’il était sage d’être le plus silencieux possible.
La situation s’était améliorée sur au moins un point : l’air qui circulait sous le van n’était pas aussi vicié et écœurant que celui dans la Chevrolet. Il pouvait sentir les fleurs des champs, les senteurs taquines des verges d’or, et l’arôme poussiéreux de l’herbe desséchée.
Son nez le démangea. Le chatouilla.
À sa grande horreur, il réalisa qu’il allait éternuer. Il se pressa la main sur le visage, se pinça le nez, mais se rendit compte qu’il ne pouvait stopper l’inévitable. Il étouffa le bruit du mieux possible et attendit avec terreur d’être découvert.
Mais Roy ne vint pas. Il n’était manifestement pas assez près pour entendre.
Colin resta encore deux minutes sous le camion, au cas où, puis se glissa dehors. Roy n’était pas en vue, mais il pouvait être tapi dans l’une des mille zones d’ombre, prêt à frapper.
Prudent, Colin traversa furtivement le cimetière de voitures en direction de l’est. Il courait accroupi dans les espaces à découvert, s’attardant parmi les épaves tant qu’il n’avait pas la certitude que la parcelle de terrain suivante était sûre, puis il filait à toute vitesse. S’étant éloigné de cinquante ou soixante mètres de la camionnette où il avait vu Roy pour la dernière fois, il prit vers le nord, en direction de la cabane d’Ermite Hobson.
Si seulement il pouvait arriver jusqu’aux vélos pendant que Roy le cherchait ailleurs, il parviendrait à s’échapper. Il endommagerait la bicyclette de Roy – en faussant une roue, ou quelque chose comme ça – et partirait ensuite de son côté, assuré qu’il ne pourrait être efficacement poursuivi.
Il parvint à la lisière du cimetière et se replia ensuite contre un break délabré, tout en promenant son regard sur les vastes étendues ténébreuses qui entouraient la bicoque d’Hobson. Il aperçut les bicyclettes au pied des marches affaissées du porche, couchées côté à côte là où l’herbe était rabougrie et encore un peu verte, mais il ne s’y dirigea pas directement. Roy aurait pu anticiper qu’il retourne à cet endroit ; il risquait d’être d’ores et déjà dissimulé dans ces ombres, tendu, prêt à se jeter sur lui. Colin observa attentivement chaque point névralgique, s’attendant à percevoir un mouvement ou le reflet d’un rayon de lune errant sur une forme étrangère au lieu. Il fut bientôt à même de percer l’obscurité de chacun des recoins et de déterminer qu’ils étaient déserts. À quelques endroits cependant, la nuit semblait s’être transformée en vase de rivière ; et ces flaques étaient bien trop denses pour que l’œil puisse y pénétrer.
Colin finit par décider que la possibilité de s’enfuir l’emportait sur le risque d’aller jusqu’aux vélos et de servir de cible. Il se leva, essuya la sueur de son front, et s’avança sur la bande de terre large d’environ vingt mètres à découvert entre l’entrepôt et la bicoque. Dans les ténèbres, tout était tranquille. Il marcha lentement, puis il s’enhardit et finalement sprinta sur les dix derniers mètres. Roy avait attaché leurs vélos ensemble, se servant de sa chaîne et de son cadenas antivol pour bloquer une roue de son vélo à une des roues de celui de Colin.
Colin tira furieusement sur la chaîne et sur le cadenas, mais ses efforts furent vains ; le système de verrouillage était solide et robuste. Il ne voyait pas le moyen de séparer les deux vélos sans la combinaison du cadenas de Roy. Et il n’était pas question de les utiliser en tandem, même si la chaîne était suffisamment lâche pour lui permettre de les mettre tous les deux debout et de les faire rouler simultanément – ce qui n’était pas le cas.
Découragé, il retourna précipitamment près du break pour réfléchir aux options possibles. En réalité, il n’en existait que deux. Il pouvait tenter de rentrer chez lui à pied – ou continuer à jouer au chat et à la souris avec Roy dans les interminables passages du cimetière.
Il préférait rester là où il était. L’argument principal étant qu’il avait survécu jusqu’ici. S’il tenait suffisamment longtemps, sa mère signalerait sa disparition. Elle risquait de ne pas rentrer avant une ou deux heures du matin, mais il devait être maintenant minuit passé. Il poussa le bouton de sa montre à affichage digital et fut stupéfait de constater comme il était tôt : dix heures moins le quart. Il aurait juré qu’il jouait à ce dangereux jeu de cache-cache depuis au moins trois ou quatre heures. Bon, peut-être que Weezy allait rentrer tôt. Et s’il n’était pas là vers minuit, elle appellerait les parents de Roy et découvrirait que Roy n’était pas chez lui non plus. Aux alentours d’une heure au plus tard, elle téléphonerait aux flics. La police partirait immédiatement à leur recherche et… Ouais, mais où commenceraient-ils ? Pas ici, dans le cimetière de voitures. En ville. Et en bas, sur la plage. Puis dans les collines avoisinantes. On serait demain en fin d’après-midi, peut-être même jeudi ou vendredi, avant qu’ils n’arrivent jusque chez Ermite Hobson. Pour autant qu’il ait envie de rester à proximité de la myriade de refuges qu’offrait la colline recouverte de décombres, il savait qu’il ne pourrait demeurer hors d’atteinte de Roy pendant quarante-huit, trente-six ou même vingt-quatre heures. Il serait déjà sacrément veinard de faire durer jusqu’au lever du jour.
Il allait devoir retourner à pied. Il ne pouvait évidemment pas revenir par le chemin pris à l’aller, car si Roy le soupçonnait d’avoir quitté l’entrepôt et se mettait à sa recherche, le risque de le rencontrer sur un tronçon de route désert était bien trop énorme. Une bicyclette faisait peu ou pas de bruit du tout sur une surface pavée, et Colin craignait de ne pas entendre Roy arriver à temps pour se cacher. Il lui faudrait cheminer péniblement par voie de terre, descendre la colline jusqu’aux rails du chemin de fer, suivre les rails jusqu’au lit du petit cours d’eau asséché près de Ranch Road, puis entrer dans Santa Leona. Cet itinéraire serait plus ardu que l’autre, surtout dans l’obscurité, mais il risquait de réduire la distance de douze kilomètres à dix ou neuf.
Colin se rendait douloureusement compte que son plan était guidé par une considération essentielle : la couardise. Se cacher. Courir. Se cacher. Courir. Il semblait incapable de concevoir une quelconque alternative à la lâcheté de cette ligne de conduite, et il se trouvait lamentable.
— Alors reste là. Renverse les rôles.
Y'a pas de danger.
— Ne cours pas. Attaque.
C’est une idée amusante, mais c’est impossible.
— Si c’est possible. Deviens l’agresseur. Surprends-le.
Il est plus rapide et plus costaud que moi.
— Alors montre-toi retors. Tends-lui un piège.
Il est trop malin pour tomber dans le moindre piège.
— Comment peux-tu le savoir si tu n’essaies pas ?
Je le sais.
— Comment ?
Parce que je suis moi. Et qu’il est Roy.
Colin mit rapidement un terme à ce dialogue intérieur, car c’était une perte de temps. Il se comprenait trop bien. Il n’avait simplement pas en lui la faculté ou la volonté de se transformer. Avant d’essayer de devenir le chat, il lui faudrait avoir la conviction qu’il n’avait absolument plus la moindre chance en tant que souris.
C’était là l’un de ces moments mornes et trop fréquents où il se méprisait.
S’arrêtant tous les quelques mètres pour reconnaître le chemin devant lui avant de continuer sa route, Colin allait furtivement d’une voiture à l’autre. Il progressait régulièrement en direction de la colline où Roy avait tenté de faire basculer la camionnette Ford sur le train, car c’était de là qu’il pouvait descendre le plus facilement jusqu’à la voie ferrée. La nuit était bien trop tranquille. Chaque bruissement de ses chaussures dans l’herbe cassante résonnait comme un coup de tonnerre, lui donnant la certitude que Roy allait lui tomber dessus. Il s’avéra toutefois qu’il parvint à l’autre bout de l’entrepôt sans qu’il ne se passât rien.
En face de lui, l’espace à découvert entre la dernière voiture et le front de la colline était approximativement large d’une douzaine de mètres. Qui lui semblèrent un kilomètre. La lune brillait d’un vif éclat, et cette bande d’herbe était baignée d’une lumière bien trop laiteuse pour rendre une traversée réalisable. Si jamais cette zone était surveillée, il allait être repéré avant d’avoir couvert le quart de la distance. Par bonheur, des masses de nuages éparses mais opaques avaient afflué de l’océan durant l’heure écoulée. Chaque fois que leur passage voilait la lune, l’obscurité qui en résultait offrait une excellente couverture. Il attendait l’une de ces brèves éclipses. Dès que la large étendue d’herbe s’assombrissait, il se mettait à courir le plus silencieusement possible, sur la pointe des pieds, retenant sa respiration, jusqu’à la lisière, puis au-delà.
Le flanc de la colline était abrupt, mais pas escarpé au point d’être impraticable. Il le dévala à toute vitesse, car c’était la seule manière ; la force de gravité était irrésistible. Il bondissait comme un fou d’un pied sur l’autre, ne se maîtrisant plus, progressant à grandes enjambées disgracieuses, et à mi-chemin, s’aperçut soudain qu’il dansait sur un glissement de terrain. La terre sèche et sablonneuse s’écroulait sous lui. L’espace d’une seconde, il la parcourut tel un surfer sur une vague, puis il perdit pied, tomba, et roula sur les six derniers mètres. Il finit par s’arrêter dans un nuage de poussière, à plat dos, sur la voie ferrée, un bras en travers des rails.
Stupide. Stupide et maladroit. Stupide, maladroit et bête.
Seigneur !
Il resta quelques secondes immobiles, un peu essoufflé, mais surpris de ne s’être pas fait mal. Il était blessé dans son orgueil, naturellement, mais nulle part ailleurs.
La poussière commença à se redéposer.
Comme il faisait mine de se relever, Roy l’appela : « Frère de sang ? »
Colin, incrédule, hocha la tête et regarda à gauche, à droite, puis en l’air.
— Frère de sang, c’est toi ?
La lune ressortit majestueusement de derrière les nuages.
Dans le lavis de la pâle lueur, Colin aperçut Roy, debout au sommet de la pente haute de vingt-cinq mètres, la silhouette découpée contre le ciel, qui regardait en bas.
Il ne peut-pas me voir, se dit Colin. En tout cas pas aussi nettement que moi. Il est là-bas avec le ciel derrière lui ; moi, je suis ici dans les ténèbres.
— C’est bien toi ? dit Roy.
Il fonça vers le pied de la colline.
Colin se releva, trébucha sur les rails, et s’élança vers les terres en friche un peu plus loin.